L’école burkinabè divise : Réalité ou mythe

mercredi 22 janvier 2014
par  Sémablegné

Le Burkina Faso, à l’instar d’autres pays, s’est engagé à atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) et l’Education pour Tous (EPT) d’ici 2015. Les objectifs visés en matière d’éducation consistent, à cette échéance, à assurer l’éducation primaire pour tous et à promouvoir l’égalité des sexes dans ce domaine. Pour ce faire, l’Etat burkinabé a proposé une réforme de son système éducatif en 2006 qui s’est vue concrétiser avec l’adoption de la loi d’orientation de l’éducation en 2007.

Cette réforme visait à rompre avec le système éducatif hérité de l’ex-colonie, la France, pour s’adapter aux réalités sociales, culturelles et économiques du pays. Elle visait entre autres à promouvoir l’accès gratuit à l’enseignement de base public et l’utilisation des langues nationales dans le système éducatif. Cependant, son application s’est faite de façon partielle, faute de ressources financières et du non appropriation par tous les acteurs du système éducatif burkinabè, et notamment de son système éducatif formel. L’on peut ainsi noter pour la période 2009/2010, 74,8% du taux brut de scolarisation dans l’enseignement primaire, 85,8% du taux brut d’admission et 47, 7% du taux d’achèvement des études primaires. (PREMIER MINISTERE, 2012 : 27). Le Burkina Faso a, par conséquent, reconsidéré l’atteinte de la scolarisation primaire universelle en 2020, avec comme objectifs intermédiaires un niveau d’admission de 100% et un taux d’achèvement de 75,1% en 2015. (PDSEB, 2011-2020 :10). Malgré les efforts de l’Etat et des partenaires au développement, en matière d’accroissement de l’offre éducative, des contraintes subsistent. La recherche documentaire qui a été faite sur le sujet d’étude, donne très peu de résultats ; cependant, l’on note que des études ont plus ou moins abordé les questions de théories de scolarisation et de disparités ou inégalités en matière d’accès à l’école primaire selon le sexe, la région ou le milieu de résidence au Burkina Faso et en Afrique Subsaharienne. Ces recherches ont chacune leur importance, mais n’épuisent cependant pas le champ de réflexion sociologique sur le fonctionnement de l’enseignement de base (public et privé) au Burkina Faso. En effet, très peu de travaux se sont intéressés à la fois aux rapports sociaux entre les différents acteurs de l’école primaire burkinabè, et à l’existence ou non de disparités d’accès à l’école et de réussite des élèves selon les familles, le lieu de résidence et le type d’écoles. Par ailleurs, ces recherches ne sont pas très récentes et certaines concernent d’autres réalités sociales. Cette étude s’est intéressée aux questions suivantes : l’école primaire burkinabè divise-t-elle les différents acteurs du système ou non ? Les acteurs de l’école primaire burkinabé tiennent – t –ils des discours divergents sur l’école ? L’école primaire burkinabè ne favoriserait-elle pas des disparités en matière d’accès à l’école et la réussite des enfants issus de familles aisées ? Cette étude permettra, d’une part, d’identifier les discours divergents des différents acteurs de l’école primaire burkinabè ; et d’autre part, de déterminer les facteurs liés à l’école primaire burkinabè favorisant l’accès et la réussite des enfants issus de couches sociales favorisées.

1. METHODOLOGIE

Nous avons choisi d’enquêté dans les écoles primaires publiques et privées burkinabè. Ainsi nous avons pu rencontrer enseignants et directeurs d’écoles qui ont constitué notre population cible. Dans les Circonscriptions d’Education de Base (CEB), nous avons rencontré et interroger des personnes ressources pour mieux comprendre la question étudiée ; il s’agit d’inspecteurs de l’enseignement de premier degré et conseillers pédagogiques itinérants. Nous nous sommes entretenues aussi avec des autorités scolaires des Directions Régionales de l’Enseignement de Base (DREBA) du Burkina Faso, notamment les directeurs régionaux du Plateau central et du Centre Ouest et le responsable en charge du développement de l’enseignement de base et de l’éducation non formelle de la région du Centre, chargé d’intérim au poste de directeur régional de l’enseignement de base et de l’alphabétisation. Dans une de ces structures, nous avons interrogé des membres de structures syndicales (associations syndicales d’encadreurs pédagogiques et de personnels d’administration, de gestion de l’éducation et de la recherche) et des parents d’élèves. Les enquêtés ont été choisis en fonction du sexe, de l’ancienneté (06 à 30 ans d’expérience) dans le secteur de l’enseignement primaire de leurs connaissances sur le sujet d’étude, mais également des différents rôles et statuts occupés dans cette école primaire burkinabè.

Au total 14 personnes ont été enquêtées : Nous avons privilégié les outils suivants lors de cette étude : les sources documentaires, dont la recherche s’est faite tout au long de l’étude ; le guide d’entretien qui nous a permis de recueillir des données qualitatives qui ont fait l’objet d’analyse de contenu. L’enquête proprement dite s’est d’abord déroulé les 19 et 20 mars 2013 ; elle a été interrompue parce que cela coïncidait avec le début des congés du deuxième trimestre. L’enquête a repris le 02 avril pour s’interrompre à nouveau, et se poursuivre les 08,14, 16, 22, 23 et 24 mai 2013. L’écart entre ces dates est lié à une enquêtrice, d’une part, qui a vu son emploi du temps chargé au cours de l’étude, par d’autres activités (projet de recherche à soumettre,..) ; et d’autres part, lié au calendrier de certains enquêtés : des rendez-vous ont été pris et reportés une à trois fois ; trois autres rendez- vous ont été souhaité et sollicité en vain avec une enseignante et deux autorités scolaires du Centre et du Sud Ouest. 2. PRESENTATION ET ANALYSE DES DONNEES

2.1. DISCOURS DIVERGENTS DES ACTEURS DE L’ECOLE PRIMAIRE BURKINABE

Les principaux résultats de l’étude indiquent, dans un premier lieu, que les discours sur l’école opposent d’une part, les autorités scolaires et les enseignants, et d’autre part les encadreurs et les enseignants en matière d’application des textes gouvernementaux. « L’enseignant doit respecter les politiques éducatives de l’Etat et faire en sorte que tous les enfants réussissent ; ils comprennent leur rôle et à tout moment ils demandent à ce qu’on améliore leurs conditions de travail et qu’il y ait plus de classes pour décongestionner  » . « Le passage automatique ne favorise pas les enfants ; il y a des enfants qui n’ont pas le niveau et on les fait passer. On applique ce qu’on nous demande comme c’est des décisions gouvernementales » . L’on note selon des autorités scolaires, que les discours sont divergents entre les autorités scolaires, les enseignants et les parents d’élèves, en ce qui concerne le contenu des programmes scolaires. Il n’est pas adapté aux réalités socioculturelles du pays ; cette situation ne facilite ni l’insertion sociale de l’enfant pendant son parcours scolaire ni son insertion professionnelle à la fin des études. «  L’école n’est pas adaptée aux réalités socioculturelles : l’efficacité interne n’y est pas, par rapport à la qualité de l’enseignement qui est donnée ; l’efficacité externe aussi est faible : les produits de l’école primaire n’arrivent pas à s’insérer dans le milieu professionnel. Pour les parents, l’école soustrait l’enfant de la société ; l’école ne répond plus à leurs attentes : l’enfant ne veut plus faire les mêmes travaux que leurs parents » Les résultats font ressortir également des divergences en matière de discours sur la gestion des écoles, entre les enseignants et les parents d’élèves. « On est censé avoir la même approche ; si je vous dis qu’on a la même lecture ce serait faux : le corps enseignant veut toujours avoir un regard sinon gérer ; au lieu qu’on ait l’esprit de complémentarité, ce n’est souvent pas le cas. On n’a pas toujours la même compréhension surtout en ce qui concerne l’autonomie de gestion financière. Ces malentendus entre enseignants et Associations de Parents d’Elèves se constatent au niveau des écoles, de la base » ; les Associations de Parents d’Elèves (APE) sont un partenaire de premier plan de l’école ; il faut chercher à les organiser au lieu de superposer les structures telles les Associations de Mères Educatrices (AME) et les Comités de Gestion (COGES) » . 2.2. DISPARITES D’ACCES ET DE REUSSITE DES ELEVES DE L’ECOLE PRIMAIRE

2.2.1 – Disparités d’accès à l’école selon le lieu de résidence, les familles et le type d’écoles

Les résultats indiquent qu’il ya toujours au Burkina Faso des inégalités sociales en matière d’accès à l’école : cela est plus accru en campagne. En ville, les disparités de scolarisation sont plus visibles dans les périphéries que dans les centre – villes. Il y a des enfants qui n’ont pas accès à l’école, faute d’infrastructures scolaires dans leur lieu de résidence, ou à proximité. Certains ne sont pas scolarisés par manque de moyens financiers des parents pour être inscrits dans une école privée. « Ici dans cette école primaire publique, lors des inscriptions, les parents commencent à s’aligner quelques heures plus tôt avant l’ouverture des bureaux pour espérer inscrire leurs enfants. Certains d’entre eux dont les enfants n’ont pas été retenus préfèrent, par manque de moyens financiers, retourner avec leur progéniture et attendre l’année suivante pour l’inscription ». 2.2.2 – Disparités de réussite à l’école selon le lieu de résidence, les familles et le type d’école

Les résultats indiquent des inégalités sociales de réussite scolaire chez les élèves de l’école primaire burkinabè : ceux qui sont issus de familles aisées sont plus prédisposés à réussir que les élèves de couches défavorisées ; les enfants de parents aisés ont de bonnes conditions de vie et d’études ; ils comprennent déjà la langue d’enseignement : le français. Ils bénéficient de l’appui de répétiteurs à la maison et d’un enseignement de qualité dans des écoles privées. Les enfants issus de familles démunies, quant à eux, fréquentent les écoles publiques et rencontrent des difficultés socio-économiques et culturelles. Cette situation ne les favorise pas ; et influence négativement leurs apprentissages. On assiste, par conséquent, à une reproduction de l’ordre social en ville comme en campagne dans l’école primaire burkinabè. « Malgré l’égalité prônée par la constitution : tous les enfants naissent égaux en droits, il y a cette inégalité de chances, inégalité d’origine. Quand on paye 150 000 F pour la scolarité, ce n’est pas donné à tout le monde et là tous les enfants réussissent » .

CONCLUSION

Il ressort de l’analyse des données que les hypothèses ont toutes été confirmées : les acteurs de l’école primaire burkinabè tiennent des discours divergents sur l’école ; ces propos sont en lien avec l’application des textes gouvernementaux, les programmes scolaires et la gestion des écoles. L’analyse des données indique que l’école primaire burkinabè favorise l’accès et la réussite à l’école des élèves issus de familles aisées : ces inégalités sociales d’accès à l’école sont liées au lieu de résidence, aux familles et au type d’école. Cette étude ne prétend pas avoir abordé tous les aspects de la division de l’école primaire burkinabè ; elle reste néanmoins un matériau pouvant servir à d’éventuelles recherches sur la question, notamment sur la qualité de l’enseignement dispensée à l’école primaire burkinabè (publique et privée) en lien avec la qualification et la motivation des enseignants.

Madeleine KABORE/KONKOBO

Chercheure INSS/CNRST

Source autorisée : lefaso.net


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